Interview de "Libération"
| Ségolène Royal confie à «Libération» son état desprit et sa conception du Parti socialiste. Comment expliquez-vous la brusque accélération de votre confrontation avec Bertrand Delanoë ? Ce nest pas une confrontation. Et dailleurs, je nai pas lintention de me laisser enfermer dans un duel. En même temps, un débat est légitime dès lors quil correspond à de vrais choix. Pourquoi avoir insisté sur vos différences concernant la question du libéralisme ? Parce quil me semble utile de répondre sincèrement aux questions qui ont été posées à ce sujet. Les choses sont claires. Les libertés sont depuis longtemps intégrées au socialisme Mais aller jusquà dire comme la fait Bertrand : "je suis libéral", je crois que ça conduit à la confusion. Je pense quil y a déjà tellement à faire pour inventer le socialisme du XXIe siècle quil nest pas utile daller prendre le vocabulaire et le concept de nos adversaires. Le débat central, cest celui sur la démocratie, car comme disait Jaurès, le socialisme, cest la démocratie jusquau bout. Pourquoi avoir souligné la proximité du maire de Paris avec Lionel Jospin ? Elle est réelle. Cette proximité avec lauteur du livre qui sappelle lImpasse est-elle dénuée de signification ? Que répondez-vous à ceux qui agitent le spectre dun congrès de Rennes ? Ce qui était abominable au congrès de Rennes, cest que les militants se sifflaient, et ne sécoutaient pas. Avec Bertrand et jen suis sûr tous les autres dirigeants, nous sommes suffisamment responsables pour faire en sorte que le débat se fasse dignement et que les militants puissent voter sereinement. Je nai aucune inquiétude à ce sujet. Selon les «reconstructeurs», il faut absolument éviter la confrontation Delanoë-Royal Une fois de plus, ce nest pas une confrontation. On ne peut pas empêcher des responsables socialistes de soumettre un texte aux militants ! Ceux-là, au fond, veulent que rien ne bouge, que tout reste comme avant. Si on craint le débat, dailleurs, où va-t-on ? Les socialistes peuvent être fiers de débattre publiquement de leur orientation politique. Quel autre parti en France le fait de façon aussi démocratique ? Aucun. Moi je veux un congrès serein et utile et je ferai tout pour cela. Vous avez annoncé, le 16 mai, votre intention de prendre la tête du parti. Pourquoi cette date ? Cétait le juste moment. Mais je nai pas dit «prendre», au contraire, je veux offrir. Et faire, dans la cohérence de la campagne présidentielle des socialistes, une offre politique tournée vers lavenir et sereinement soumise au vote des militants. Cest ne rien faire qui serait surprenant de ma part. Ceux que vous avez soutenu vous soutiennent-ils à leur tour pour le congrès ? Je nai jamais conçu la politique comme un troc. Les élus sont libres de leur choix. Jai donné beaucoup de temps et dénergie aux candidats aux municipales, quelle que soit leur sensibilité. Jamais je nai demandé en contrepartie un soutien pour le congrès. Cest ma façon de rendre ce qui ma été donné et cest toujours un honneur dêtre sollicitée. Vous ne semblez pas bénéficier de la même dynamique que lors des primaires de 2006. Lattentisme des grandes fédérations ne vous inquiète-t-il pas ? Mais je ne suis nullement inquiète. Je travaille et ce sont les militants qui décideront. Ce qui est important, cest de comprendre que nous, socialistes, et plus largement la gauche, nous sommes regardés par tous les Français inquiets de subir les crises et les dégâts de la politique de la droite. Ils se demandent si une autre politique est possible. Ce que jaffirme. Cest cela le véritable enjeu du congrès et celui de la mutation du parti. Les bons résultats des municipales ne doivent pas occulter la très forte abstention. Il y a un rejet de la droite, mais pas encore dadhésion aux socialistes. Le travail à fournir est donc considérable. Depuis le deuxième tour de la présidentielle, le temps na-t-il pas joué contre vous ? La dynamique de la campagne présidentielle aurait pu, cest vrai, être utilisée plus vite et plus fort par le PS pour engager le congrès, cest-à-dire le débat didées dans la foulée des municipales. Mais inutile de polémiquer. Maintenant, il faut regarder devant. Le calendrier du PS nétait-il pas conçu, justement, pour vous bloquer la route ? La question nest pas de savoir si ce calendrier est bon ou mauvais pour moi, mais pour le parti et, au-delà, pour notre capacité à répondre aux préoccupations concrètes qui tenaillent les Français. Et aujourdhui, avec autant de candidats au premier secrétariat quà la Villa Médicis, nous donnons un spectacle un peu baroque ! Pendant ce temps-là, la droite démantèle les fondamentaux de la société française : durée du travail, santé, éducation, dans un contexte de très grave creusement des inégalités. Quest-ce qui doit changer en priorité au PS ? Nous ne devons pas rester entre nous. Les Français et en particulier les 17 millions délecteurs qui ont voté pour nous à la présidentielle ont le droit de savoir comment sorganise la principale force dopposition et de proposition du pays. Or, force est de constater que les procédures sont très complexes. Il y a urgence à les reconnecter avec la réalité. Quand je suis allé hier matin à La Rochelle revoir les pêcheurs pour massurer que les aides durgence de la région étaient bien versées aux familles en grande détresse, je me disais intérieurement quil faut vraiment que ce congrès empoigne à bras-le-corps le traitement de toutes les crises qui sont beaucoup plus profondes quon veut bien le dire. Quel doit être le rapport du parti à ses militants ? Le PS doit devenir le parti de toute la société française. Je pense que lesprit dinnovation dont il a fait preuve dans la désignation interne en incitant de nombreux électeurs de gauche à nous rejoindre par une adhésion à 20 euros, a contribué fortement à nous ouvrir. Nous nous fixons lobjectif dun parti à 700 000 adhérents. La question est de savoir comment y parvenir, comment être plus attractif, comment devenir le parti de toute la société. Je pense en particulier à tous les jeunes des quartiers populaires qui ont massivement voté à gauche à la présidentielle. Nous avons des efforts considérables à faire pour donner envie dadhérer au PS. Il nous manque des employés, des ouvriers, des femmes et la France métissée à légard de laquelle je me sens une responsabilité particulière. Car cest dabord en pensant à tous ces jeunes plein despoir dont les regards qui mimprègnent ne sont pas prêts de seffacer, que je mengage dans ce congrès. La pratique, dans les sections et les fédérations, est pourtant loin de celle dun parti de masse Mais les fédérations ne demandent que cela, jen suis sûr. Enormément didées remontent des militants dans la consultation participative que nous avons lancée : simplifier les adhésions, déléguer aux fédérations des travaux thématiques et la responsabilité de certains sujets, ouvrir nos débats aux sympathisants, organiser des consultations régulières. Nul ne doit plus se méfier des nouveaux adhérents, au contraire. Votre méthode de préparation du congrès, justement, avec une consultation militante, a été vivement critiquée Ce ne sont pas quelques critiques isolées qui font la pluie et le beau temps. Je ne connais aucun militant qui refuse dêtre consulté ! Japprécie aussi beaucoup que 25 premiers fédéraux se soient associés dès le départ à cette méthode participative. Par ailleurs, tout le monde sait quil ny a pas dincompatibilité entre le fait découter et de fixer une ligne. Quel est selon vous le problème numéro un du parti ? Ce nest pas en termes de problèmes que doit se poser la question. Je ne me situe pas en critique du passé. Jai même eu loccasion de dire que la direction actuelle avait préservé lunité du parti contre vents et marées, ce qui est la condition sine qua non pour continuer à construire. Notre défi principal, redisons-le, cest daugmenter assez fortement le nombre et la diversité des adhérents. La société a changé, le rapport des citoyens aux institutions a changé, donc il est évident que les formes de militantisme aussi évoluent. Y aurait-il un problème dautorité au Parti socialiste ? Comment nier que les citoyens, pas seulement les socialistes, sont secoués par les trop fréquentes cacophonies ? Et surtout par le non-respect du vote des militants. Aujourdhui, il y a des propos trop choquants - comme comparer le parti à une pétaudière - qui peuvent être dits dans une impunité totale. Il ne sagit pas de caporaliser le parti, cest un problème dautodiscipline, mais aussi de droits et devoirs. Et je sais que de nombreux militants ne sont pas choqués, bien au contraire, lorsquon parle de sanctions quand leur vote est bafoué. Quelles sanctions imagineriez-vous ? Cest linvestiture donnée par le PS qui permet dêtre élu grâce au vote des militants et donc ce que les militants donnent, ils doivent pouvoir le reprendre si les règles adoptées collectivement ne sont pas respectées. Comment envisagez-vous votre rôle de premier secrétaire ? Cest dabord avec une équipe lincarnation dun projet politique, dun parti uni et renouvelé. Cest aussi préparer dès maintenant les prochaines échéances électorales européennes et régionales, notamment par la mise en valeur des actions menées par nos élus sur les territoires. On entend dire que ces batailles seront difficiles, cest vrai et cest pourquoi le congrès doit être réussi pour donner un véritable élan. Il faut donner de la visibilité à une équipe associant des responsables nouveaux mais aussi expérimentés, en harmonie avec les groupes parlementaires. Vous évoquez un «collectif», mais vos concurrents vous critiquent sur votre pratique présumée solitaire de la politique On ne peut pas me reprocher à la fois dêtre trop solitaire et trop participative ! Je suis entourée dune très bonne équipe avec des fidélités au long cours. Les milliers de militants de Désirs davenir sont à 80 % membres du PS. Ma démarche participative prouve mon souci de lécoute et du collectif. Ma conception de la politique est tout le contraire dun exercice solitaire dont on voit bien dailleurs linefficacité et même le danger avec lexemple omnipotent de Nicolas Sarkozy. Au cas où vous ne seriez pas majoritaire, envisageriez-vous une motion de synthèse avec dautres personnalités ? La motion que nous présenterons sera soumise aux militants. Cest en fonction de leur choix et du contenu des différents projets que lon pourra voir ce qui aura de la cohérence pour répondre aux attentes de la gauche et pour engager lélan dune alternance politique utile au pays. Recueilli par DAVID REVAULT DALLONNES |