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Amigas, Amigos,
Je vous écris de Buenos Aires où je suis arrivée vendredi et où jai rencontré Cristina Kirchner, candidate favorite de lélection présidentielle argentine. Ne soyez pas surpris par la graphie de cette petite lettre depuis lhémisphère sud : je lai tapée pour partie sur un clavier espagnol qui ne comporte pas les mêmes signes et, après transfert sur un azerty francophone, les corrections laissent certainement à désirer ¡
Vendredi, donc, arrivée dans cette ville qui est vraiment lune des plus belles du monde. Les valises sont restées à lescale de Sao Paulo mais quimporte ¡ Il faut savoir voyager léger...
Jai rendez-vous à 17 heures avec Cristina, dans sa résidence privée. Son avance sur les autres candidats est telle que tout le monde la donne gagnante, la seule question étant de savoir si ce sera dès le premier tour ou a lissue du second.
La campagne sarrêtant le vendredi, Cristina a prévu de partir jusquà dimanche, jour du vote, en Patagonie, la région dont elle a été longtemps lélue et dont son mari, Nestor Kirchner, a été le gouverneur avant dêtre Président de la République argentine. Là-bas, dans la ville de Calafete, a 3.500 km de Buenos Aires, elle a sa maison, ses bases.
Elle a repoussé son départ pour me recevoir et jen suis très touchée.
Nous nous étions vues en février à Paris lorsque jétais en campagne, nous avions surtout parlé de la France, je suis heureuse de lui rendre, dans son pays, cette politesse amicale. Cette fois-ci, nous avons surtout parlé de lArgentine dont je trouve le redressement économique spectaculaire et lexpérience politique de ces dernières années très intéressante dans un monde en pleine recomposition.
Je suis curieuse de voir de plus près comment un pays plein de potentiel mais acculé à la faillite par le dogme du consensus de Washington a repris ses affaires en mains en saffranchissant de cette idéologie ultra-libérale et en redonnant à lEtat un rôle dimpulsion et de régulation.
Cest un débat qui traverse aujourd'hui toute l'Amérique latine, majoritairement gouvernée à gauche. Des gauches différentes, bien sûr, qui sont loin d'être daccord sur tout. Mais des gauches qui, pour beaucoup, savant bien que si le marché est un bon serviteur, il est un mauvais maître
Des gauches qui ont tiré les leçons des tentatives de passage en force des années 70 et des coups d Etat qui, sur fond de guerre froide, les ont noyées dans le sang. Des gauches qui ont montré quelles sont, plus que la droite, capable dentraîner lélectorat centriste et de nouer des alliances à vocation majoritaire.
Ces questions, des pays comme lArgentine, le Chili où je serai demain, le Brésil et bien dautres se les posent dans ce vaste sous-continent qui est un des laboratoires de notre modernité. Elles nous intéressent directement car ce que nous vivons nest pas simplement une époque de changements : cest un changement d'époque. Le monde entier est à la recherche dun modèle de développement qui conjugue croissance économique, responsabilité et même investissement environnemental, réduction des inégalités et, à l'échelle de la planète, partage plus équitable du pouvoir dans une perspective forcement multipolaire.
Jajoute que lAmérique latine sillustre aussi, ces derniers temps, par laccès au pouvoir de catégories qui en furent longtemps bannies : les femmes, les Indiens, les syndicalistes, les militants de la génération sacrifiée victime de la répression des dictatures militaires. Et se pose, elle aussi, la question des formes que pourrait prendre son intégration régionale et la question du rééquilibrage de sa relation avec les Etats-Unis.
Raison de plus pour aller y voir de près et retrouver Cristina à un moment privilégié où lhistoire est en train de se faire et où nous pouvons parler très librement.
Nous nous embrassons chaleureusement et nous installons côte à côte sur un divan. Je la retrouve comme dans mon souvenir : élégante et déterminée. Je la questionne sur la situation économique de son pays. Nous évoquons la croissance très dynamique de lArgentine alors qu il y a 5 ans à peine, elle connaissait une crise économique, financière et sociale qui sétait traduite par un effondrement de plus de 11% de son produit intérieur brut, par un endettement record (111 milliards deuros) sans capacité de remboursement, par une paupérisation massive des couches moyennes et un basculement de 50% de la population en dessous du seuil de pauvreté. Aujourdhui, la croissance tourne autour de 8%, 2,5 à 3 millions demplois ont été recréés, la dette de lEtat a été restructurée par des mesures rigoureuses qui portent leurs fruits, le prêt jadis accordé par le FMI a été remboursé par anticipation en même temps que le gouvernement de Nestor Kirchner saffranchissait de cette désastreuse tutelle. La devaluation du peso naa pas debouché sur ladoption du dollar et, si douloureuse quelle ait initialement été, a fouetté lessor de lindustrie nationale et des investissements en renchérissant le coût des importations.
Bien sûr, Cristina en est très consciente, tout nest pas réglé. L inflation est forte, les inégalités se sont creusées même si le taux de pauvreté et le chômage ont beaucoup reculé, linsecurité énergetique reste une faiblesse de léconomie argentine. Comme me lexplique Cristina, le rationnement de lénergie qu il a fallu imposer aux entreprises après un hiver tres froid, nous a coûté un point de croissance. Elle souligne limportance de cette équation énergétique pour lavenir du pays et ironise sur ceux qui diabolisent Hugo Chavez, le president dun Venezuela gros producteur de pétrole avec lequel lArgentine a passé des accords de fourniture : il faut, me dit-elle en riant, être intelligents ¡ plutôt que dogmatiques, coopérer nest pas saligner et, clin doeil aux Européens qui courtisent la Russie, sur le plan énergetique, Chávez nest pas pire que Poutine ¡. Elle souhaite aussi approfondir la cooperation avec le Brésil, premier partenaire énergtique de lArgentine, et faire valoir aux investisseurs brésiliens que le taux de change leur est favorable.
Quand je linterroge sur linflation, elle reconnait que cest un vrai problème mais, ajoute-t-elle, il ne faut pas confondre une inflation sans croissance et une inflation avec croissance, ce nest pas la même chose, point de vue certes hétérodoxe pour les adeptes des monnaies fortes a tout prix, y compris au détriment de la croissance et de lemploi, mais choix politique assumé, même si le gouvernement argentin a gelé les tarifs publics et imposé un contrôle des prix dans la grande distribution. L'évaluation du niveau dinflation est aujourd'hui vivement débattue en Argentine où certains accusent les statistiques officielles de la sous-estimer. Pour Cristina, le chiffre de 11% d inflation correspond à la réalité. Elle souligne que le chiffre du FMI nest supérieur que dun point (12%) et que, si linflation atteignait 20% ou 25%, comme certains lont dit pendant la campagne électorale, les gens seraient déjà descendus dans la rue ¡.
Elle mexplique aussi comment elle souhaite promouvoir, par une négociation tripartite entre lEtat, les entreprises et les représentants des salaries, ce quelle appelle un nouveau modèle daccumulation qui englobe, au delà des salaires et des prix, toutes les dimensions dune croissance plus équitablement partagée. J y vois des points communs avec ce que, durant ma campagne, jai appelé un nouveau modèle de croissance.
Visiblement, Cristina naccepte pas que les grands bailleurs de fonds internationaux ramènent lArgentine à une situation dont elle sest arrachée. Elle me dit quil nest pas question, pour elle, daccepter les conditions mises par le Club de Paris à la renégociation de la dette argentine : lavis du FMI, cest à dire le retour sous la tutelle dont lArgentine na eu de cesse de saffranchir ¡ Ce nest, me dit-elle, pas admissible économiquement et pas admissible politiquement. LArgentine a fait de gros efforts de désendettement pour assainir sa situation et récupérer la maitrise de son destin, pas question que le Club de Paris la tire en arrière. Cristina me dit qu elle na pas lintention de se laisser faire, quelle est allée discuter avec les Allemand et les Japonais, principaux créanciers de son pays. Elle me dit en riant espérer que Dominique Strauss-Kahn, désormais à la tête du FMI, aura à cur den changer les murs et les pratiques impérieuses et ravageuses, son pays en sait quelque chose, pour ceux qui se conforment à ses diktats. Je lui dis que, compte tenu de la personnalité et de lexpérience de DSK, cet espoir me parait fondé.
Nous évoquons également ce préjugé tenace, sous toutes les latitudes, qui veut quen matière économique, les femmes politiques soient toujours soupçonnées de moins s y connaitre que leurs homologues masculins. Je lui raconte que cest arrivé à Angela Merkel jusquà ce que les milieux économiques saperçoivent quelle était fort compétente. Cristina me dit avoir multiplié les contacts avec les chefs d entreprise parce quelle sentait bien quils sinquiétaient de savoir quelle était, sur ces sujets, sa vision des choses. Elle entend poursuivre la bataille pour le redressement économique de lArgentine que Nestor Kirchner a engagée avec détermination et succès. Nous avons, me dit-elle, parfaitement intégré les règles macro-économiques de base, cela va de soi. Mais quon ne vienne pas me raconter que léconomie est une science exacte, cest une science sociale et humaine ¡. Nous nous accordons sur cette idée quil ny a pas de loi dairain qui priverait la politique de toute marge de manuvre.
Nous évoquons aussi les perspectives de la croissance mondiale, les déséquilibres de léconomie américaine, les errements du système financier globalisé dont la récente crise des subprimes a montré les dangers. Cristina estime que le système a atteint un tel degré de sophistication quil échappe a tout contrôle. Les fonds dinvestissement, parce quils se soustraient à toute régulation, deviennent un facteur dinstabilité économique, sociale et même politique. Or que se passe-t-il quand une crise se propage ¿ C est lEtat qui doit limiter les dégâts comme la fait, me dit Cristina, le gouvernement anglais en volant au secours dune de ses grandes banques en perdition. Nous sommes lune et lautre bien daccord que la crise financière de lété est un avertissement. Il y a urgence à bâtir des mécanismes de régulation. Pour elle comme pour moi, cest clair : la mondialisation, loin de disqualifier les Etats, appelle de nouvelles formes dintervention de la puissance publique pour en saisir toutes les opportunités et, en même temps, se protéger des risques dune financiarisation aveugle et livrée a elle-même.
Au fil de la conversation, nous abordons aussi les questions agricoles, très importantes pour lArgentine dont les exportations alimentaires (soja, riz, maïs, vin, viande) tirent la croissance, sur fond dexplosion des cours mondiaux et de besoins croissants des marchés émergents de Chine et dInde. Cristina a lhabitude de souligner que ces marchés sont une chance pour son pays car il est impossible de ne compter que sur lOccident qui exige que nous payons nos dettes mais bloque nos importations en subventionnant sa propre agriculture.
Cest une question que je me suis souvent posée, je la pose à Cristina : quas-tu appris de ton pays au fil de cette campagne ¿ Je lai, me dit-elle, vraiment sillonné dans tous les sens et jai découvert en lui, malgré toutes les difficultés quil a affrontées et affronte encore, une réserve doptimisme et une formidable capacité de changement. Un changement qui prend appui sur les résultats de ces quatre dernières années et qui nous pousse à inventer un autre modèle que celui qui a dévasté nos régions et ruiné notre compétitivité. Quand je suis allée, par exemple, dans la région viticole de Mendoza, jai été frappée par la rapidité de sa métamorphose : une zone jadis sinistrée par un taux de change peu favorable pour nos exportations et qui est aujourdhui entièrement reverdie, couverte de vignes qui produisent et exportent un excellent vin. Pour elle, cest un exemple parmi dautres du dynamisme des Argentins et de leur capacité à remonter la pente dès lors que lEtat lève les obstacles à la croissance.
Nous parlons aussi des questions relatives à la sécurité, qui deviennent, là-bas comme ici, une préoccupation plus forte. Cristina me dit que lArgentine, comme le Chili et lUruguay, jouissent dun niveau de sécurité appréciable par rapport à des pays comme le Brésil ou le Mexique. Cependant, la société argentine éprouve un sentiment dinsécurité quil faut prendre au sérieux et qui a à voir avec lextrême insécurité sociale des années de crise et avec le trafic de drogue, en particulier dun sous-produit particulièrement meurtrier de la cocaïne. Je me retrouve dans sa manière daborder ces sujets. Sa conviction est quon ne peut isoler le traitement de la sécurité du règlement des autres problèmes qui inquiètent les Argentins : il n y aura pas de sécurité, me dit-elle avec conviction, sans résoudre les problèmes demploi, déducation, de santé, de justice, de corruption. Comme moi, elle pense que tout se tient.
Nous parlons de nos expériences respectives de campagne et je lui demande son pronostic. Prudente, elle me répond : jai mené beaucoup de campagnes électorales et je sais quon n a jamais gagné une élection avant six heures du soir ¡ Il faut d'abord compter et recompter tous les bulletins de vote avec humilité
.
Nous plaisantons des remarques machistes que nous avons, lune et lautre, essuyées en campagne. Nous nous souvenons dAngela Merkel et de Michelle Bachelet qui, elles non plus, n'avaient pas été épargnées. Cristina me dit que tout cela latteint peu, quelle a déjà une longue expérience politique, quelle a été élue députée et sénatrice bien avant que son mari soit Président de la République. Elle me dit qu'elle a décidé une fois pour toutes d'être elle-même : une femme politique à part entière, qui assume et sa féminité et sa combativité. Nous tombons daccord sur le fait que, face à ces combats darrière-garde, mieux vaut ne pas sabaisser à répondre aux attaques.
Je ne peux pas tout vous raconter ici par le menu car, en une heure dentretien, nous avons parlé de bien des choses : des droits des femmes, en particulier de laccès à la contraception, du fait que lArgentine nest pas un Etat laique au sens où, en France, nous lentendons, des droits de lhomme et de tout le travail mémoire et de justice accompli sur les années de dictature. De choses plus personnelles aussi, comme la façon dont nos enfants ont vécu nos campagnes. Cela ma amusée car ce que son fils a demandé une fois à Cristina est ce quun jour on sera enfin seuls ¿2 -, un de mes fils ou une de mes filles aurait pu me le dire dans les mêmes termes¡
Cristina ma aussi interrogée sur la France et sur les perspectives de la gauche. Nous avons plaisanté sur létrange fascination que semble exercer M. Bush sur un certain type dhommes politiques européens : Aznar, Berlusconi, auxquels cela n a pas porté bonheur. Un autre aussi, peut-être, plus près de nous... Jai été frappée de ce quelle ma dit sur la violence du rejet dont les Etats-Unis font aujourdhui lobjet dans toute lAmérique latine. Un rejet, selon elle, plus fort encore que celui des années 60 ou 70. Cest le triste résultat de ladministration américaine, alors même que Bill Clinton avait réussi à redresser limage de son pays.
Cétait un échange franc, amical. Je lai remerciée davoir, dans la dernière ligne droite de sa campagne, pris le temps de cette conversation. Nous nous sommes embrassées et souhaité bonne chance.
Jai repensé, en la quittant, à cette phrase de Borgès, immense écrivain argentin, dont javais emporté un livre et qui exprime la conviction que le combat peut être une fête. Cela me va.
Jai eu, depuis, dautres passionnantes rencontres que je vous raconterai, notamment avec la Centrale des Travailleurs Argentins, une organisation syndicale indépendante, pluraliste, combative, dont jai rencontré la direction nationale, aguerrie dans les années de lutte contre la dictature. Leur démarche daffiliation individuelle des travailleurs précaires et de ceux de léconomie informelle, très développée en Argentine, ma paru extrêmement intéressante mais je vous raconterai tout ça un eu plus tard car là, jai rendez-vous avec les Mères de la Place de Mai.
Hasta luego ¡
Ségolène Royal
Buenos Aires
