Rupture il y aurait ! Promettait Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle.
En mai 2006, le candidat avait donné à Cotonou quelques gages prometteurs, en sengageant à promouvoir « la bonne gouvernance», ou encore « la démocratie [qui], ne se résume pas à des élections, à « bâtir un état de droit, où ladministration est neutre, les circuits financiers transparents, où la presse est à la fois responsable et indépendante, où lautorité judiciaire est libre de travailler sans influence extérieure ». On ne pouvait alors que se réjouir de lengagement du candidat à refuser « de transiger sur ses valeurs. Ces valeurs de démocratie, de respect des droits de lhomme, de bonne gouvernance ( ), ces principes [qui] ne sarrêtent pas aux portes du continent ! »
On attendait avec une impatience non dissimulée la fermeture de lanachronique ère chiraquienne. Nicolas Sarkozy les a déjà déçus. En dehors des avancées sur laffaire Borrel, quil faut saluer, la présidence Sarkozy sest pour lessentiel inscrite dans la « droite ligne » de la présidence Chirac, parvenant même à régresser encore sur plusieurs aspects. Dabord, les 0,7% daide au développement promis par la majorité UMP sortante attendront 2015, a-t-on appris. Autant dire les calendes grecques. Pendant ce temps là, leffort français de solidarité baisse ! Et puisquil faut bien faire diversion, le Président Sarkozy prolonge la méthode adoptée par son prédécesseur, en privilégiant les annulations de dette à dautres formes daide au développement. Par générosité ? Pas si sûr. Cette technique permet surtout à la France de déclarer à lOCDE des chiffres daide au développement supérieurs à leur coût budgétaire, par des jeux décriture comptables contestables. Cest la politique du « Annuler plus pour afficher plus ». Evidemment, on se réjouirait de la poursuite des annulations de dette si celles-ci étaient additionnelles à une hausse de laide. Mais dans la mesure où celle-ci régresse, cest bien dun écran de fumée quil sagit là. Le Gabon, pays phare de la diplomatie sarkozienne, devrait être le premier à bénéficier des largesses de lElysée, à des conditions qui rendront jaloux bien des pays en développement.
Bref, les réseaux chiraquiens se portent bien. Omar Bongo Ondimba, Denis Sassou Nguesso, Idriss Déby Itno restent les interlocuteurs privilégiés de lElysée, au grand dam de ceux qui auraient aimé voir la France intensifier ses relations avec des Etats incarnant mieux lesdites valeurs de « transparence, de démocratie et de bonne gouvernance » Nicolas Sarkozy avait pourtant donné un bref signal de modernisation en accordant à Ellen Johnson Sirleaf lhonneur dêtre le premier chef dEtat africain reçu à lElysée ! Le rappel à lordre des habitués de la Françafrique fut rapide, et fidèlement exécuté Instamment prié de modifier sa tournée africaine pour sarrêter au Gabon, notre Président se plia aux injonctions du doyen des chefs dEtats. Il nous promettait des surprises, on ne peut pas dire quen sarrêtant au Sénégal et au Gabon il nous ait retournés détonnement.
Puis vint le discours de Dakar, qui a tant heurté en Afrique. Cest dabord cette insistance lourde sur la nature et la souffrance de lhomme noir. Invoqué six fois. Puis ces généralités, dabord gênantes, choquantes ensuite, sur lhomme africain. Citons Sarkozy « le drame de lAfrique, cest que lhomme africain nest pas assez entré dans lhistoire. ( ) Le paysan africain, qui depuis des millénaires, ( ) ne connaît que léternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. » Lhomme africain pas entré dans lhistoire ? Dire cela dans les murs de luniversité Cheikh Anta Diop ne manque pas de sel. Surtout dans une déclaration qui fleure bon le XIXème siècle, semblant paraphraser Hugo, Hegel, voire Jules Ferry, pour leurs écrits les moins mémorables. Dans le même ordre de généralités avilissantes, on apprend aussi que « lhomme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de lhomme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires». Faut-il aussi en conclure que lhomme africain nest pas moderne ? Cest bien ce que laisse entendre le discours de Dakar. Puis, cest le summum, avec ces mots qui gravent dans le marbre linfantilisme ou lirrationalité supposés de lhomme africain : «LAfrique a réveillé ( ) ce besoin, ce besoin auquel je crois moi-même tant, de croire plutôt que de comprendre, ce besoin de ressentir plutôt que de raisonner ». Pauvre Afrique, terre des sentiments, à défaut de raison.
Enfin, car cela aurait manqué, il fallait un couplet sur le colonisateur, dont le président Sarkozy nous dit que certes « il a pris » mais « quil a aussi donné. » Ainsi, « il y avait parmi [les colonisateurs] des hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne volonté( ). Ils se trompaient mais certains étaient sincères. » Plus loin : « La civilisation musulmane, la chrétienté, la colonisation, au-delà des crimes et des fautes qui furent commises en leur nom et qui ne sont pas excusables, ont ouvert les curs et les mentalités africaines à luniversel et à lhistoire. » Pauvres hommes noirs vivant avant la colonisation et lesclavage, ignorants et refermés sur eux-mêmes
Le plus grave, cest que le Président Sarkozy, ségarant dans des considérations dégradantes, esquive les sujets prioritaires. Que pense-t-il des Accords de partenariat économique, qui redéfiniront les modalités de la coopération européenne avec les pays ACP ? La situation est grave : leur négociation à marche forcée provoque déjà la colère et lincompréhension dune majorité de pays africains, soutenus par nombre dorganisations de la société civile du Nord comme du Sud. Un effort budgétaire sera-t-il fait pour permettre à laide au développement française de ne pas chuter, dans un contexte de finances publiques dégradées par le coût inconsidéré du paquet fiscal ? Que compte faire le Président de la République des bases militaires françaises en Afrique, ou encore des accords de défense et de coopération militaire ? Il est pour le moins surprenant que, traversant deux pays dans lesquels la France possède des bases, cette question nest même été évoquée. Attend-il la prochaine crise pour se poser cette question, que lon ne peut pourtant traiter sérieusement que par temps calme ? Faut-il vraiment axer notre politique de coopération sur la gestion des migrations, en généralisant à grande échelle des programmes qui nont donné jusquici que de très modestes résultats ? Est-il raisonnable denvisager délever encore la prime de retour, qui sélève déjà à sept mille euros par migrant candidat, pour parvenir à se débarrasser absolument dAfricains jugés encombrants ?
En matière de politique africaine, Nicolas Sarkozy a déjà commis un grave un faux départ. Deux, et cest lélimination dans la course à linfluence. Les diplomaties américaine, chinoise, britannique ou indienne nont jamais connu de tels dérapages. Les échéances sont désormais rapprochées. Le vote du budget en dira long sur la sincérité des fragments humanistes qui subsistent dans les discours présidentiels. La négociation des Accords de partenariat économiques aussi. Les pays en développement ont besoin dun délai, déquilibre et de concessions. Lidée dune ouverture commerciale asymétrique doit être défendue, alors que les quelques acquis (accords « Tous sauf les armes », AGOA américain) sont menacés par lérosion des préférences accordées aux pays ACP. On en attend aussi davantage sur laccompagnement des processus électoraux : la France devra faire preuve de modestie et de doigté au Togo et en Côte dIvoire, pays où la diplomatie chiraquienne sest déconsidérée, mettant en danger les ressortissants français dans ces pays. Enfin, on souhaiterait que la politique française en Afrique soit plus transparente, débattue à lAssemblée nationale, offerte aux citoyens Est-il normal que nombre de clauses des accords de défense et de coopération militaire soient encore inaccessibles mêmes aux membres des commissions des affaires étrangères et de la défense des assemblées? Les socialistes sont prêts à participer à leur examen et plus généralement à la normalisation de la politique africaine de la France. LAfrique ne peut plus être le seul jouet du Président et de sa cellule rapprochée. On en a déjà mesuré les conséquences avec le discours de Dakar et cette situation devient de plus en plus difficile à tolérer.
par Thomas Mélonio
Délégué national du parti socialiste pour lAfrique